Professeur-documentaliste ou professeur documentaliste ?

Au-delà de l’interrogation grammaticale et orthographique, c’est une question de sémantique qui se pose.

A lire les interventions récentes sur les listes de diffusion professionnelles et certains commentaires postés à la suite d’articles publiés sur le site Les Trois Couronnes, je m’interroge sur l’opportunité de préserver ce trait d’union entre les deux mots qui forment le nom de notre profession (1). Il est manifeste qu’il est devenu le symbole non pas d’une interaction de pratiques (2), mais celui de divergences profondes qui secouent notre profession.

Nous sommes à un moment crucial où une question essentielle se pose : ne devons-nous pas être détachés du lieu que nous gérons pour ne plus être assimilés à lui ?

Nous sommes aux abois face au gâchis qui risque de se produire si nous ne disons pas notre désaccord avec ce qui se profile, au début sournoisement, désormais ouvertement, mais avec tant de mépris. Sous couvert d’une pseudo reconnaissance de notre professionnalisme, on veut nier notre circulaire de 1986 pourtant bien en vigueur et faire de nous des maîtres du temps hors classe et des maîtres de l’espace (celui que financent les collectivités territoriales).

L’ambigüité de cette dualité dont joue l’Institution n’est plus tenable. Car il s’agit bien de cela : jouer sur les tensions entre deux fonctions différentes pour attribuer une identité de bibliothécaire-documentaliste aux professeurs documentalistes qui serviraient de cheville ouvrière au nouveau concept à la mode au MEN, l’espace-temps.

Nous sommes à un point de rupture donc où cette bivalence, qui pouvait auparavant être source de créativité, est devenue un frein à notre mission pédagogique. Alors positionnons-nous. Les choses sont certes plus complexes d’habitude, mais là, face à l’enjeu pour la profession, n’ayons pas peur d’être manichéen.

Quel camp choisir ?

· Celui des professeurs-documentalistes, ou documentalistes-bibliothécaires, recrutés sans CAPES et effectuant 39h de présence pour gérer de façon « pédagogique » l’espace-temps des élèves, et dont les missions seraient d’ouvrir/fermer, de mettre à disposition des usagers des ressources validées par l’Institution (qui invite à la veille d’Educatice des enseignants chez Microsoft), de pallier toutes les fonctions vicariantes d’un EPLE (salle info, personnel de surveillance, matériel en bon état, boîte à idées, formation des usagers à l’utilisation du système d’information). Ouvrir aussi le samedi et les vacances pour permettre aux populations d’un territoire de bénéficier d’infrastructures numériques à rentabiliser par les collectivités qui les financeront (on peut d’ailleurs se poser la question de ce financement)

OU

· Celui des professeurs documentalistes ou enseignants documentalistes, recrutés avec un CAPES et effectuant 18h de cours, voire 15h quand nous obtiendrons l’agrégation. Des enseignants qui formeront les apprenants aux sociétés du savoir à partir d’un corpus de notions et de problématiques scientifiques (régime auctorial de l’autorité informationnelle, re-documentarisation du document et de l’individu, l’économie de la contribution, le droit de l’information, l’architecture du web, etc.), un corpus didactisé, une pédagogie du projet, des moyens d’évaluer notre enseignement avec des portefolios numériques pensés non pas pour valider des comportements, mais bien pour valider l’acquisition d’une démarche et des savoirs.

Comment peut-on balayer d’un revers de la main toutes les avancées scientifiques en SIC qui constituent le socle de nos connaissances à enseigner ? Comment peut-on nier la construction d’une didactique (n’en déplaise à certains, elle existe) alors qu’elle est cautionnée par l’université qui finance des recherches sur ce thème ? Alors qu’une partie du terrain s’efforce de la comprendre et de se l’approprier ? Je suis convaincue que trop d’années d’enfermement dans cette double fonction a développé en nous un profond sentiment d’illégitimité, illégitime celui-là. Il est temps de revendiquer une identité professionnelle claire, qui ne soit pas sujette au trouble. Nous sommes des professeurs enseignant une discipline. Une discipline au sens où P. Perrenoud la définit : « Une discipline d’enseignement se présente comme un ensemble de savoirs, de compétences, de postures physiques ou intellectuelles, d’attitudes, de valeurs, de codes, de pratiques, de schèmes :

  • offrant une certaine unité intellectuelle et didactique, une certaine " clôture systémique " ;
  • jugés dignes d’être enseignés, appris, évalués et certifiés dans un cadre scolaire ou universitaire ;
  • en général dérivés, par transposition didactique, d’un ensemble de savoirs, de compétences, d’attitudes, de valeurs, de codes, de pratiques, de schèmes qui ont cours dans la société en général ou dans certains milieux sociaux ou professionnels. »

Les divergences actuelles, bien que graves, sont peut-être l’occasion de diffuser un autre modèle de professeur documentaliste que celui véhiculé par certains usurpateurs, contents d’avoir un statut d’enseignant sans en assumer la charge.

A chacun de se positionner, mais ne nous trompons pas de choix. Celui que veut imposer l’Institution n’est pas celui qui reflète la majeure partie des pratiques professionnelles du terrain : la formation à la culture de l’information.

N’ayons pas peur de cette émancipation du lieu. Ce qui nous manque, c’est l’appui des enseignants-chercheurs à nos efforts quotidiens de transposition didactique.

Il faut mettre en place des relations plus systématisées, des programmes de recherche-action en information-documentation. Demandons la création d’une instance qui serait l’équivalent de ce que sont, pour les mathématiques, les IREM, « ensemble d’Instituts qui fonctionnent en réseau et qui associent des enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur, pour effectuer en commun des recherches sur l’enseignement des mathématiques et assurer ainsi des formations de professeurs s’appuyant fortement sur la recherche ».

Alors ? Professeur documentaliste ou professeur-documentaliste ?

Du choix sémantique, découle un choix d’éducation. Ne cédons pas aux sirènes du vaisseau hyper moderne des Learning centers proposés en l’état. Au moment où l’Association des Régions de France fait savoir son mécontentement face à l’immobilisme de l’Education nationale quant à l’intégration de l’usage du numérique au lycée, faisons savoir qu’il existe un corps d’enseignants recruté par un CAPES et formé à l’enseignement de la culture de l’information pour conduire les élèves, tous les élèves, aux usages raisonnés du numérique.


(1) Les grammairiens définissent le trait d'union comme une « marque de cohésion de plusieurs mots » voire comme une « marque de l’unité d’une suite de mots ».

(2) L’ouvrage récemment paru sous la direction d’Isabelle FABRE et intitulé Professeur-documentaliste : un tiers-métier (EducAgri, 2011) analyse les interactions des deux fonctions, professeur et documentaliste, et s’interroge sur toute la richesse du trait d’union qui les lie et qui conduit à la création d’un tiers-métier. Mais n’est-ce pas là seulement un stade de développement de la profession qui doit évoluer en fonction des avancées en didactique de l’information-documentation ?